2017
16 collages sur papier canson 280g
21 x 29,5 cm chacun

« Les espaces pour parler avec mon père ont toujours été les longs trajets où je l’accompagnais quelque part sur sa moto, ou quand il m'emmenait quelque part. La circulation était ce qui nous marquait le plus. Les anniversaires n’étaient pas importants pour lui, ou les Noëls. Il n’y avait pas de repas de famille à la Colombienne, partageant une dinde, faisant des vœux avec des raisins ou jouant avec des valises. C’est comme ça que l’on a appris à communiquer dans des espaces auxquels on s’attendrait le moins, sur une route, en état de mouvement. Dans ma mémoire, j’ai le souvenir de devoir déménager en permanence et c'est comme ça que je me rappelle de ma vie, passant de maison en maison, depuis mes deux ans et demi.

Après, on a vécu à la maison d’ « Alicia la folle » qui était dans le quartier de Ciudad Modelo (Ville Modèle), et c’était un peu plus grand, un peu plus indépendant. Je me souviens qu’on montait sur le toit pour voir le quartier. Je ne me souviens pas bien d’Alicia, mais je me rappelle que mon père parlait souvent d’elle. Je me rappelle aussi du moment où nous sommes partis, ça a peut-être été pour moi le premier évènement marquant, parce que j’ai en mémoire le moment où on faisait nos adieux à la maison, avec le camion et les affaires qu’on emportait. »

Puis, j'ai été vivre avec mes sœurs dans un quartier qui s'appelle Primavera. C'était la première fois que j'habitais sans mon père. Je me souviens bien d’un film que j’ai vu sur une fille du Vietnam qui souffrait beaucoup à cause de la guerre, de la violence. Ca a été le premier film que j’ai aimé, peut-être parce que dans cette maison j’ai découvert la haine et moi je me sentais comme cette fille. Je me souviens aussi que j’ai réussi à m’échapper et que je me suis sentie libre.

A dix ans et demi, on a commencé à vivre dans le quartier de l’Union. Il fallait toujours recommencer depuis le début, on finissait toujours par recommencer. C'est là que j’ai changé de collège et c’est là que mes sœurs ont grandit. On a vécu presque trois ans là-bas. C'est la maison des premières amies, du premier baiser et où j'ai eu pour la première fois la sensation de tomber amoureuse. Je me rappelle aussi la première fois que j’ai pris des photos avec mes sœurs, c’était une pellicule de trente-six poses, on était toutes habillées pareil et moi j’avais un peu honte, cette sensation de se faire tirer le portrait m’intimidait un peu. Dans cette maison, quand j’avais douze ans, Cecilia est de nouveau partie et j’ai commencé à ressentir pour la première fois le sentiment de mélancolie, le besoin que tout soit comme ça pour toujours, que rien ne change jamais.

En ce moment je n’ai pas de maison, mes affaires sont dans des boîtes. J’ai réfléchi à offrir de nouveau mes affaires, finalement je n’ai pas beaucoup de temps pour lire des livres ou pour arroser mes fleurs et mes poivrons. J’ai déjà vu mourir des haricots, et beaucoup de basilics et d’origans, mais je continue d’en semer malgré tout chaque fois que je retourne dans une maison, n’importe quelle maison. »

Textes extraits de l'oeuvre
Traduction : Julien Barthes

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